À Marrakech, Meryem Benm’barek dévoile Behind the Palm Trees, un thriller intime forgé par sept ans de lutte

Rédigé le 28/11/2025
Le Marrakech

Meryem Benm’barek prépare la première mondiale de « Behind the Palm Trees » au Festival de Marrakech avec une émotion contenue et une conviction ferme. « Je sais que mon film sera reçu ici avec une grande profondeur », confie la cinéaste marocaine, dont le premier long métrage « Sofia » avait été salué à Un Certain Regard en 2018. Elle évoque « des années de lutte » pour mener à bien ce nouveau projet : « Faire ce film a été très difficile. Pendant sept ans, j’ai traversé des moments de vrai désespoir, mais je n’ai jamais renoncé. Surtout, j’ai tenu à ma vision, même si le processus a été extraordinairement compliqué et que le film a été fait dans des conditions économiques très difficiles. » 



Cette persévérance s’est aussi heurtée à un mur de financements publics absents, notamment en France, alors même que le casting réunit des interprètes reconnus comme Carole Bouquet et Olivier Rabourdin. « Cela dit quelque chose de la difficulté qu’a la France aujourd’hui à regarder en face les conséquences de son passé colonial pour réparer certaines choses », observe Benm’barek. « Il est aussi difficile, je pense, pour beaucoup de Français d’accepter la place qu’ils occupent encore dans de nombreux pays, notamment en Afrique. »

Le film a donc avancé grâce à une solidarité composite, mêlant partenaires internationaux et ancrage local. « Le film a existé grâce au soutien de l’Angleterre, du Maroc et de la Belgique, mais aussi grâce à un élan collectif de la communauté de Tanger qui s’est pleinement mobilisée », explique-t-elle. « J’ai la chance d’avoir beaucoup d’amis à Tanger qui m’ont aidée. C’est vraiment devenu un effort collectif pour que le film existe. On manquait d’argent, mais on n’a pas lâché. »

Au cœur du processus, la cinéaste revendique une autonomie inentamée. « Mes producteurs ne m’ont jamais demandé de faire des concessions artistiques [notamment sur les représentations franches de la sexualité, qui ont compliqué le projet dans certains territoires] », assure-t-elle. « Malheureusement, vu l’état de l’industrie, les réalisateurs doivent souvent transiger — parfois dès l’écriture. Mais je peux dire que ce film reflète pleinement ma vision du monde. Chaque réplique, chaque plan, chaque mouvement de caméra a été pensé et choisi. Je n’ai rien laissé au hasard. »

La matière du film rendait de toute façon impossible d’effacer la dimension sensuelle d’un thriller intime centré sur un jeune Tangérois pris entre deux relations irréconciliables. Mehdi (Driss Ramdi), entrepreneur du bâtiment, est promis à Selma (Nadia Kounda), employée de boulangerie introvertie, quand il se laisse happer par l’attirance pour Marie (Sara Giraudeau), Française aisée qui passe de cliente à amante et bienfaitrice, alimentant ses rêves d’ascension et d’une autre vie. « J’avais besoin de préserver une liberté créative absolue », explique Benm’barek. « Marie donne accès à son corps — et c’était important que cela puisse se voir, puisque l’histoire est vécue à travers le regard de Mehdi. Selma, à l’inverse, est définie par la modestie ; elle ne se révèle pas et refuse l’accès à son corps. Les scènes intimes nécessitaient donc un langage visuel différent. Ce sont des choix délibérés, qui reflètent ma vision artistique et la direction que je voulais pour le film, même si cela ne parlera pas à tout le monde. »

Ses références assument un mélange de plaisir et de commentaire social. « “Dirty Dancing” était tellement en avance sur son temps », dit-elle, citant le film pour son traitement de l’avortement, des clivages de classe et de l’émancipation. Et d’ajouter que « “Titanic”, comme beaucoup d’autres, suit un personnage qui passe d’une classe sociale à une autre ». « J’ai grandi avec les thrillers des années 1990 et ces téléfilms un peu kitsch du samedi soir », sourit-elle. « Je fais les films que j’aurais adoré voir en spectatrice. Il ne faut pas tout surintellectualiser. Le plaisir doit rester central, parce que faire des films est difficile — et ça ne fait que se compliquer. »

Cette exigence se nourrit d’un doute structurel que la réalisatrice refuse de nier. « Notre métier est plein de doutes, rien n’y est jamais simple », dit-elle. « Il faut garder ce lieu du plaisir, se souvenir de ce qui nous a donné envie de faire des films. Nous avons été spectateurs avant tout, et les films nous ont bouleversés. Ce plaisir est essentiel — sinon, c’est trop dur de continuer. »

Source : Variety — Ben Croll